Les francolins au réveil
Guide de chasse. Voilà un métier délicat
qui nécessite de savoir toujours s'adapter aux terrains, aux gibiers et surtout
aux clients. Car les désirs des uns et des autres sont loin d'être
partagés. Il y a ceux qui exigent les plus grands trophées, ceux qui demandent
à beaucoup tirer, ceux qui ne veulent pas trop marcher, ceux qui savent
tout ou qui ne connaissent rien et les autres enfin qui acceptent de se plier
aux règles d'éthique que prône René. Les Français sont de ceux-là
: volontiers sportifs, ils approchent, écoutent, s'adaptent, regardent et
savent profiter de ces moments privilégiés. Il faut vraiment ne pas avoir
l'âme d'un chasseur pour passer à côté de tout ce que Ibenstein peut
offrir de magique L'hébergement dans la maison de maître aux allures de villa
coloniale permet de profiter de la grande salle commune aux murs ornés de nombreux
trophées appartenant à René ou à son père Michael. Au
moment des repas pris en famille, ce sont là autant d'occasions
d'évoquer des chasses vécues dans toute l'Afrique australe Il y a aussi les
oiseaux, ces sympathiques francolins au bec rouge qui avant l'aube, viennent piailler
jusque dans le jardin pour sonner le plus agréable des réveils quand s'annonce une
journée de chasse
Devenir prédateur
Avec le petit déjeuner, le soleil s'est levé et quelques instants plus tard, la voiture maraude déjà doucement sur la piste pour conduire les chasseurs vers quelques lieux propices où tous les espoirs sont permis Ces déplacements sont l'occasion de contempler la diversité des paysages qui s'étendent à perte de vue sous un ciel bleu limpide, éclatant de luminosité : larges plaines herbeuses parsemées d'arbres et de hauts buissons, collines isolées couvertes de savanes arbustives, vallonnements montagneux marqués par des amas de rochers, des pentes dégagées ou des ravins fourrés. Dans le bush, sans jamais oublier les grands gibiers qui sont l'objet de cette quête, il faut savoir observerla petite faune : distinguer la haute silhouette d'un marabout ou d'un secrétaire; reconnaître des gangas, un vanneau armé, une pintade de Numidie, ou un calao; saisir le plumage marron et jaune d'une huppe africaine; écouter le caquètement d'une outarde noire dont le vol stationnaire avec les pattes jaunes pendantes annonce un atterrissage vertical; admirer l'architecture des nids en boule tressée des tisserins; contempler le profil massif d'un vautour perché sur les hautes branches d'un arbre sec... Sans parler d'un écureuil fouisseur détalant sous les pieds du chasseur, d'un lièvre du Cap trompé par l'immobilité de l'homme à la carabine, ou d'un chacal à cha-braque qui n'aura pas le temps de regretter son apparition imprudente. Regarder cette nature sauvage et s'en imprégner, c'est s'intégrer dans ce milieu pour se transformer en vrai chasseur, c'est vivre sa chasse comme un prédateur à la recherche de son gibier
Observation et découverte
Quand le véhicule roule doucement sur la piste, il est agréable de surprendre un groupe de springboks camouflés dans les buissons, d'apercevoir des oryx plantés à flanc de colline ou de reconnaître la silhouette d'un grand koudou immobile près d'un arbre. Cela fait partie du plaisir de la balade Mais, le grand moment de chasse, c'est lorsque la voiture n'est plus qu'un petit point perdu dans cette savane et que du haut d'une colline, les hommes assis, jumelles rivées aux yeux commentent à voix basses ce qu'ils aperçoivent dans un panorama largement ouvert sur la plaine qui s'étend devant eux. Là-bas, sur cette saline, voilà des . phacochères en train de fouir le sol sablonneux : il y a une femelle avec trois, non, quatre petits. Ces taches massives et sombres : ce sont des gnous noirs. Ils sont bien reconnaissables à leur queue blanche qu'ils agitent en permanence. Oui, mais il y a aussi des autruches à côté, et un gnou bleu. Pourquoi est-ce que ces blesboks au pelage fauve se sont mis à courir? Ils sont toujours aussi fantasques Tiens, ces deux points qui brillent à côté des grands arbres aux troncs clairs : on dirait bien les cornes d'un bubale couché dans les hautes herbes A droite, il y a des oryx, dont un beau mâle. Et ces springboks, d'où sortent-ils? On ne les avait pas vus. Plus loin, encore, sur l'autre colline, on arrive à reconnaître les silhouettes de quelques zèbres : se mettre d'accord sur leur nombre ne sera pas facile ; mais, tout compte fait, il y en a quatorze. Quant aux babouins qui aboient rageusement sur la crête, perchés comme des sentinelles, il vaut mieux pour eux qu'ils ne s'approchent pas à portée de carabine ! L'atmosphère est si limpide qu'on se laisse tromper à tenter d'évaluer les distances. Tous ces gibiers qui semblent à portée de main ou de carabine sont en réalité à 200, 300, 500 mètres et parfois largement plus loin
L'approche d'un springbok
La chasse commence toujours par cette première étape : une observation patiente et attentive qui permet de découvrir ce que l'on n'avait pas vu
Ce springbok mâle semble très beau, mais
il est bien loin. Oui, mais pas hors d'atteinte! En rebroussant chemin, en
contournant la colline, en profitant de ce ravin, en se glissant sous ces
arbres épais, en approchant à travers les buissons, c'est jouable, comme
on dit. A partir de ce moment, il n'y a plus qu'à s'en remettre à
la compétence de René le guide, au talent de Mickael le pisteur et essayer
d'être à la hauteur de leur sens de la chasse. Marcher dans les
éboulis de caillasses, ne pas s'accrocher à toutes les épines petites,
droites ou courbes de tous ces buissons, se faufiler sous la frondaison des
arbres, ne pas écraser un branchage sec, éviter de cogner son arme contre un
rocher, s'accroupir pour regarder à travers les buissons, bref il faut
avancer en faisant une totale confiance à ces deux hommes qui
connaissent ces gibiers et leurs terrains. Il faut ne faire qu'un : et encore,
à la chasse à l'approche, un chasseur, c'est un de trop ! Attente
II faut s'arrêter, attendre, et tenter d'apercevoir le springbok qui a pu
se déplacer. Observer l'animal, mesurer la distance avec le télémètre.
Encore approcher ! Nous gagnons quelques dizaines de mètres puis,
pratiquement à découvert, en glissant sur le cul, entre les buissons,
nous parvenons jusqu'à un arbre dont la fourche fera un solide support
pour appuyer la carabine. Le springbok s'est déplacé. Il broute quelques
feuillages. Sasilhouette jaune et blanche barrée d'un trait marron, se
distingue derrière un arbuste, ses cornes noires au profil en poire
renversée brillent dans le soleil, et il ne sait pas que les chasseurs sont
là. L'approche a duré près d'une heure et maintenant, l'animal est
à portée de l'homme160 mètres. Impossible d'approcher plus. Accroupis
sur le sol, René et Mickel observent le springbok dans leurs jumelles. J'ai
cadré le gibier dans la lunette de ma carabine. Ne pas tirer ! Ne pas tirer
à travers les branchages! Garder son calme. Attendre que le springbok se
déplace, attendre qu'il soit bien dégagé dans le clair entre les buissons,
attendre qu'il bouge et se présente de profil. Attendre que les conditions
soient optimales pour un tir réussi
Comme un éventail
Maintenant! Je savais que le guide René allait
prononcer ce mot fatidique et à cet instant même, mon index a
pressé la détente. Dans ma lunette, je vois le springbok bondir sur place,
tourner sur lui-même, tenter de faire deux pas et s'écrouler. C'est
fini. La détonation a brisé le silence et libéré la tension. Nous nous
congratulons, poignées de mains, accolades, heureux du succès de cette
approche et soulagés par la réussite de ce tir. Il faut si peu de chose pour
tout faire rater. Nous rejoignons le springbok étendu sur l'herbe rase. Son
épaule est marquée par l'impact de la balle et sur son dos, une frange de
longs poils blancs immaculés s'ouvre comme un éventail
Mickel, le pisteur, part joyeux chercher la voiture. René, le guide, et moi-même contemplons cette proie et commentons la ruse de l'approche, la précision du tir, la beauté de l'animal, l'élégance du trophée, la saveur de la viande René est discret, il songe à tous ces grands gibiers vers lesquels il guide ses clients. Chaque année, pour une douzaine de chasseurs, il fait ainsi tirer en moyenne soixante dix antilopes (oryx, koudou, springbok, bubale, blesbok, gnou...) dont deux sur trois sont dignes d'une médaille d'or Il peut être fier de ce résultat, mais il ne s'en vantera pas. Pour lui, l'essentiel est dans l'éthique de la chasse : il faut que le gibier soit beau, que la quête soit loyale, et tant mieux si le trophée est remarquable. Il faut chasser honnêtement, avec une carabine et non avec un mètre ruban
La télévision des bushmen
Mickel est revenu au volant du 4 x 4. Le soleil de la mi-journée est très haut dans le ciel. On prend des photos pour immortaliser ces grands souvenirs, on avale une timbale d'eau fraîche, on mastique quelques morceaux de biltong (lichettes de viande d'antilope séchée), on charge le springbok sur le plateau de la voiture... et la chasse peut reprendre, faite de maraude et d'approche, d'espoir et d'incertitude ! Près de la maison, dans une salle de découpe aussi propre que le laboratoire d'une boucherie, l'antilope sera dépouillée et dépecée avec soin, les quartiers de viande placés dans la chambre froide, la peau recouverte de sel et le crâne mis à tremper dans de l'eau claire
Là-bas dans le bush, d'autres antilopes nous attendent. L'oryx à la massive silhouette grise, au chanfrein blanc et noir, et aux longues cornes droites et annelées; le grand koudou, mystérieux dans son immobilité, impressionnant avec son masque au regard perçant, admirable avec ses cornes torsadées qui semblent vouloir défier le ciel ; le bubale, le blesbok ou l'éland, s'offriront peut-être à nous
Et quand la nuit est venue, quand les chasseurs et la famille Krafft se retrouvent sur la terrasse près de la maison, assis autour de ce feu que l'on nomme ici la télévision des bushmen parce qu'il offre les plus beaux des programmes, on parlera et on parlera encore du monde, des hommes, des gibiers, des armes et de la chasse. On se remémorera les moments partagés, on évoquera les grands souvenirs où se mêlent la vie et la mort.
A Ibenstein, demain sera un autre jour de chasse.
Texte et photos Jacques Reder
article poublié dans le journal VOYAGES DE CHASSE en France, dans le numero 7; juin/ juillet/ aout 2006
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