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Au pays des oryx



Ibenstein ! Avec ce patronyme aux accents germaniques, on imagine mal un tel territoire planté dans le grand sud-ouest africain, en plein cœur de la Namibie. Ce serait oublier que ce pays, indé­pendant depuis mars 1990, a été colonisé par les Allemands en 1884 avant d'être administré par l'Afrique du Sud à partir de 1917. Mon hôte, René Krafft est là pour me le rappeler, lui dont les grands-parents sont arrivés de Russie et d'Allemagne au début du siècle der­nier pour s'implanter sur ces terres. Aujourd'hui, René exploite une ferme avec un troupeau de 700 têtes de bovins. Mais il est aussi depuis plus de dix ans titulaire d'une licence de PH (professional hunter : guide de chasse professionnel) qui l'autorise à guider des clients chasseurs sur son propre territoire de Ibenstein ou sur n'importe quel autre territoire de Namibie avec l'accord du proprié­taire du terrain

 Les francolins au réveil

Guide de chasse. Voilà un métier délicat qui nécessite de savoir tou­jours s'adapter aux terrains, aux gibiers et surtout aux clients. Car les désirs des uns et des autres sont loin d'être partagés. Il y a ceux qui exi­gent les plus grands trophées, ceux qui demandent à beaucoup tirer, ceux qui ne veulent pas trop mar­cher, ceux qui savent tout ou qui ne connaissent rien et les autres enfin qui acceptent de se plier aux règles d'éthique que prône René. Les Français sont de ceux-là : volontiers sportifs, ils approchent, écoutent, s'adaptent, regardent et savent profi­ter de ces moments privilégiés. Il faut vraiment ne pas avoir l'âme d'un chasseur pour passer à côté de tout ce que Ibenstein peut offrir de magique L'hébergement dans la maison de maître aux allures de villa coloniale permet de profiter de la grande salle commune aux murs ornés de nom­breux trophées appartenant à René ou à son père Michael. Au moment des repas pris en famille, ce sont là autant d'occasions d'évoquer des chasses vécues dans toute l'Afrique australe Il y a aussi les oiseaux, ces sympa­thiques francolins au bec rouge qui avant l'aube, viennent piailler jusque dans le jardin pour sonner le plus agréable des réveils quand s'annonce une journée de chasse

 Devenir prédateur

Avec le petit déjeuner, le soleil s'est levé et quelques instants plus tard, la voiture maraude déjà doucement sur la piste pour conduire les chasseurs vers quelques lieux propices où tous les espoirs sont permis Ces déplacements sont l'occasion de contempler la diversité des paysages qui s'étendent à perte de vue sous un ciel bleu limpide, éclatant de lumino­sité : larges plaines herbeuses parse­mées d'arbres et de hauts buissons, collines isolées couvertes de savanes arbustives, vallonnements monta­gneux marqués par des amas de rochers, des pentes dégagées ou des ravins fourrés. Dans le bush, sans jamais oublier les grands gibiers qui sont l'objet de cette quête, il faut savoir observerla petite faune : distinguer la haute sil­houette d'un marabout ou d'un secrétaire; reconnaître des gangas, un vanneau armé, une pintade de Numidie, ou un calao; saisir le plumage marron et jaune d'une huppe africaine; écouter le caquètement d'une outarde noire dont le vol stationnaire avec les pattes jaunes pen­dantes annonce un atterrissage verti­cal; admirer l'architecture des nids en boule tressée des tisserins; contempler le profil massif d'un vau­tour perché sur les hautes branches d'un arbre sec... Sans parler d'un écureuil fouisseur détalant sous les pieds du chasseur, d'un lièvre du Cap trompé par l'immobilité de l'homme à la carabine, ou d'un chacal à cha-braque qui n'aura pas le temps de regretter son apparition imprudente. Regarder cette nature sauvage et s'en imprégner, c'est s'intégrer dans ce milieu pour se transformer en vrai chasseur, c'est vivre sa chasse comme un prédateur à la recherche de son gibier

Observation et découverte

Quand le véhicule roule doucement sur la piste, il est agréable de sur­prendre un groupe de springboks camouflés dans les buissons, d'aper­cevoir des oryx plantés à flanc de col­line ou de reconnaître la silhouette d'un grand koudou immobile près d'un arbre. Cela fait partie du plaisir de la balade Mais, le grand moment de chasse, c'est lorsque la voiture n'est plus qu'un petit point perdu dans cette savane et que du haut d'une colline, les hommes assis, jumelles rivées aux yeux commentent à voix basses ce qu'ils aperçoivent dans un pano­rama largement ouvert sur la plaine qui s'étend devant eux. Là-bas, sur cette saline, voilà des . phacochères en train de fouir le sol sablonneux : il y a une femelle avec trois, non, quatre petits. Ces taches massives et sombres : ce sont des gnous noirs. Ils sont bien reconnaissables à leur queue blanche qu'ils agitent en perma­nence. Oui, mais il y a aussi des autruches à côté, et un gnou bleu. Pourquoi est-ce que ces blesboks au pelage fauve se sont mis à courir? Ils sont toujours aussi fantasques Tiens, ces deux points qui brillent à côté des grands arbres aux troncs clairs : on dirait bien les cornes d'un bubale couché dans les hautes herbes A droite, il y a des oryx, dont un beau mâle. Et ces springboks, d'où sortent-ils? On ne les avait pas vus. Plus loin, encore, sur l'autre colline, on arrive à reconnaître les silhouettes de quelques zèbres : se mettre d'ac­cord sur leur nombre ne sera pas facile ; mais, tout compte fait, il y en a quatorze. Quant aux babouins qui aboient rageusement sur la crête, perchés comme des sentinelles, il vaut mieux pour eux qu'ils ne s'ap­prochent pas à portée de carabine ! L'atmosphère est si limpide qu'on se laisse tromper à tenter d'évaluer les distances. Tous ces gibiers qui sem­blent à portée de main ou de cara­bine sont en réalité à 200, 300, 500 mètres et parfois largement plus loin

L'approche d'un springbok

La chasse commence toujours par cette première étape : une observa­tion patiente et attentive qui permet de découvrir ce que l'on n'avait pas vu

Ce springbok mâle semble très beau, mais il est bien loin. Oui, mais pas hors d'atteinte! En rebroussant che­min, en contournant la colline, en profitant de ce ravin, en se glissant sous ces arbres épais, en approchant à travers les buissons, c'est jouable, comme on dit. A partir de ce moment, il n'y a plus qu'à s'en remettre à la compétence de René le guide, au talent de Mickael le pisteur et essayer d'être à la hauteur de leur sens de la chasse. Marcher dans les éboulis de caillasses, ne pas s'accrocher à toutes les épines petites, droites ou courbes de tous ces buissons, se fau­filer sous la frondaison des arbres, ne pas écraser un branchage sec, éviter de cogner son arme contre un rocher, s'accroupir pour regarder à travers les buissons, bref il faut avancer en faisant une totale confiance à ces deux hommes qui connaissent ces gibiers et leurs terrains. Il faut ne faire qu'un : et encore, à la chasse à l'approche, un chasseur, c'est un de trop ! Attente II faut s'arrêter, attendre, et tenter d'apercevoir le springbok qui a pu se déplacer. Observer l'animal, mesurer la distance avec le télémètre. Encore approcher ! Nous gagnons quelques dizaines de mètres puis, pratiquement à décou­vert, en glissant sur le cul, entre les buissons, nous parvenons jusqu'à un arbre dont la fourche fera un solide support pour appuyer la carabine. Le springbok s'est déplacé. Il broute quelques feuillages. Sasilhouette jaune et blanche barrée d'un trait marron, se distingue derrière un arbuste, ses cornes noires au profil en poire renversée brillent dans le soleil, et il ne sait pas que les chas­seurs sont là. L'approche a duré près d'une heure et maintenant, l'animal est à portée de l'homme160 mètres. Impossible d'approcher plus. Accroupis sur le sol, René et Mickel observent le springbok dans leurs jumelles. J'ai cadré le gibier dans la lunette de ma carabine. Ne pas tirer ! Ne pas tirer à travers les branchages! Garder son calme. Attendre que le springbok se déplace, attendre qu'il soit bien dégagé dans le clair entre les buissons, attendre qu'il bouge et se présente de profil. Attendre que les conditions soient optimales pour un tir réussi

Comme un éventail

Maintenant! Je savais que le guide René allait prononcer ce mot fati­dique et à cet instant même, mon index a pressé la détente. Dans ma lunette, je vois le springbok bondir sur place, tourner sur lui-même, ten­ter de faire deux pas et s'écrouler. C'est fini. La détonation a brisé le silence et libéré la tension. Nous nous congratulons, poignées de mains, accolades, heureux du succès de cette approche et soulagés par la réussite de ce tir. Il faut si peu de chose pour tout faire rater. Nous rejoignons le springbok étendu sur l'herbe rase. Son épaule est mar­quée par l'impact de la balle et sur son dos, une frange de longs poils blancs immaculés s'ouvre comme un éventail

Mickel, le pisteur, part joyeux cher­cher la voiture. René, le guide, et moi-même contemplons cette proie et commentons la ruse de l'approche, la précision du tir, la beauté de l'ani­mal, l'élégance du trophée, la saveur de la viande René est discret, il songe à tous ces grands gibiers vers lesquels il guide ses clients. Chaque année, pour une douzaine de chasseurs, il fait ainsi tirer en moyenne soixante dix anti­lopes (oryx, koudou, springbok, bubale, blesbok, gnou...) dont deux sur trois sont dignes d'une médaille d'or Il peut être fier de ce résultat, mais il ne s'en vantera pas. Pour lui, l'essen­tiel est dans l'éthique de la chasse : il faut que le gibier soit beau, que la quête soit loyale, et tant mieux si le trophée est remarquable. Il faut chas­ser honnêtement, avec une carabine et non avec un mètre ruban

La télévision des bushmen

Mickel est revenu au volant du 4 x 4. Le soleil de la mi-journée est très haut dans le ciel. On prend des pho­tos pour immortaliser ces grands sou­venirs, on avale une timbale d'eau fraîche, on mastique quelques mor­ceaux de biltong (lichettes de viande d'antilope séchée), on charge le springbok sur le plateau de la voi­ture... et la chasse peut reprendre, faite de maraude et d'approche, d'es­poir et d'incertitude ! Près de la maison, dans une salle de découpe aussi propre que le labora­toire d'une boucherie, l'antilope sera dépouillée et dépecée avec soin, les quartiers de viande placés dans la chambre froide, la peau recouverte de sel et le crâne mis à tremper dans de l'eau claire

Là-bas dans le bush, d'autres anti­lopes nous attendent. L'oryx à la massive silhouette grise, au chan­frein blanc et noir, et aux longues cornes droites et annelées; le grand koudou, mystérieux dans son immo­bilité, impressionnant avec son masque au regard perçant, admirable avec ses cornes torsadées qui sem­blent vouloir défier le ciel ; le bubale, le blesbok ou l'éland, s'offriront peut-être à nous

Et quand la nuit est venue, quand les chasseurs et la famille Krafft se retrouvent sur la terrasse près de la maison, assis autour de ce feu que l'on nomme ici la télévision des bushmen parce qu'il offre les plus beaux des programmes, on parlera et on parlera encore du monde, des hommes, des gibiers, des armes et de la chasse. On se remémorera les moments par­tagés, on évoquera les grands souve­nirs où se mêlent la vie et la mort.

A Ibenstein, demain sera un autre jour de chasse.

Texte et photos Jacques Reder

article poublié dans le journal VOYAGES DE CHASSE en France, dans le numero 7; juin/ juillet/ aout 2006

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